Cogit'Art

 

La morale de TENET 

 

 

Ci-après, le brouillon de ce que je lis dans cet épisode. Brut de décoffrage, avec probablement des fautes d'orthographe...

 

Bonjour. Et bienvenue pour ce premier Cogit’art, un podcast dans lequel je souhaite partager des réflexions sur des éléments, des détails, des aspects de certaines œuvres, comme des films, des séries, des romans, et cetera.

 

Aujourd’hui, je vais discuter d’un aspect du film Tenet qui m’aura marqué, concernant les questions éthiques que, selon moi, le film cherche à soulever. Mon but n’est donc pas spécialement de juger le film dans son ensemble, même si à la fin je rebondirai sur certaines critiques.

 

Ce qui me surprenait d’ailleurs à la sortie du film, c’est que j’entendais très peu de gens revenir sur cet aspect, alors qu’en sortant du cinéma c’était vraiment ce qui me trottait le plus dans la tête.

 

Évidemment, je vais un peu spoiler le film.

 

Quand je parle de la question éthique, je fais donc référence aux motivations des gens dans le futur. Ils veulent inverser le temps pour prolonger l’avenir de l’humanité, lui permettant de perdurer, en sens inverse, pendant des milliers voire des millions d’années. Chose qui semble compromise dans le sens actuel, tant l’environnement est à l’agonie.

 

Alors, c’est certes parachuté brutalement par Sator dans une conversation téléphonique à la fin, ce qui peut nous amener à trouver ça assez « nul », j’en conviens. Toutefois, cette conversation a lieu dans ce qui est censé être un peu le climax du film. Donc je pense que ce n’était pas si anodin pour C. Nolan. Si c’était une pure corvée, une sorte de « Ah zut, il faut que je donne des motivations concernant les gens du futur ? », il aurait choisi un autre moment pour caser cela.

 

On pourrait contester la réalité de cet enjeu dans la diégèse du film, puisque Sator peut mentir, ou parce qu’à cause du paradoxe du grand-père, ça n’aurait pas fonctionné. Mais je propose de le voir vraiment comme une pure expérience de pensée, en supposant que ces affirmations sont vraies.

 

Si on n’inverse pas le sens du temps, l’humanité court à sa perte. Alors que si on l’inverse, on lui offre un avenir pour des millions d’années. Pour inverser le sens du temps, on doit certes sacrifier la vie de milliards d’êtres humains dans le présent et le passé. Mais en inversant le sens du temps, on va permettre à encore plus d’êtres humains de vivre. Ce n’est pas facile d’estimer les quantités en jeu ici, mais essayons rapidement. Supposons que dans le futur, la population mondiale se soit stabilisée à 8 milliards d’être humains. Alors que, il y a 1000 ans, la population était certainement de moins d’un demi-milliard d’humains.

 

Même en estimant que l’espérance de vie était jusqu’à 8 fois plus courte dans le passé, ça voudrait dire que, en gros ; les vies du passé qu’on sacrifie en inversant le temps sont deux fois moins nombreuses que les vies potentielles qu’on permet dans le futur.

 

J’y vois donc un dilemme du tramway assez classique. Le train fonce tout droit et s’apprête à tuer deux personnes. On a la possibilité de l’aiguiller sur une autre voie, ce qui permet de sauver ces deux personnes mais d’en tuer une autre, qui se trouve sur la seconde voie. Quelle est la décision la plus éthique ? Laisser faire, ou bien sacrifier une vie pour en sauver deux ?

 

Alors, il y a plein de dimensions qui viennent un peu perturber ce dilemme du tramway dans la situation du film, notamment le fait qu’on parle de vies potentielles dans le futur. Sauf que justement, le concept du film rend cette distinction caduque. Comme des personnes remontent le temps, la différence entre vies passées et vies futures n’a plus tellement de sens. D’ailleurs, si on se dit que ces gens dans le futurs, on est pas sûr qu’ils vont exister donc ça ne compte pas ; alors il est tout aussi logique pour les gens du futurs, en considérant les gens du passé à sacrifier, de se dire que ces gens du passé ont déjà vécu et sont déjà morts, donc ça ne compte pas. Je pense que c’est d’ailleurs l’intérêt du concept de ce film. Faire abstraction de cette distinction entre vies potentielles futures et vies présentes, afin d’arrêter de raisonner à court terme et essayer de voir l’enjeu général, sur la durée.

 

Du coup, quelle est la bonne décision à prendre ? Qu’est-ce qui est le plus moral ? Laisser faire, ou sacrifier une vie pour en sauver deux ? Formulé sous forme du tramway, la réponse nous paraît généralement évidente : il faut le faire changer de voie, sacrifier une vie pour en sauver deux.

 

Mais alors… Le protagoniste… Qui nous apparaît pourtant si moral, à veiller à ce qu’aucun membre de l’équipage de l’avion ne meurt, ou à veiller sur Katherine…  Sur la question la plus importante, celle qui pèse le plus, celle qui concerne des milliards et des milliards de vies humaines… Il prend la mauvaise décision ? En fait, le protagoniste… c’est le méchant ? Les méchants ont gagnés ? Les méchants sont en train de gagner ?

 

Et c’est là tout le message du film, et ce qui fait toute sa force à mes yeux.

 

Le protagoniste représente l’humanité actuelle. En surface, on essaie tous d’agir de manière à peu près éthique. Mais si on creuse un peu, on se rend compte que dans les faits, on est en train de sacrifier l’avenir de l’humanité.

 

Alors on peut trouver ça « cul-cul la praline ». Voire moralisateur pour pas grand-chose, car contrairement au Protagoniste, on se sent démuni dans nos options. On n’a pas la possibilité de laisser le futur inverser le temps.

 

Et d’ailleurs, ce n’est peut-être pas en Europe que ce film est le plus pertinent, car on est assez conscient de ces enjeux, essayant un peu de limiter la casse, un minimum.

 

Mais si on regarde à d’autres endroits du monde, par exemple en pensant à D. Trump…

 

D’ailleurs, ce qui me choque le plus dans le film, ce n’est pas forcément que le Protagoniste empêche l’inversion du temps. C’est le fait qu’il n’a même pas l’ombre d’une hésitation. Le dilemme éthique, il ne le calcule même pas. Il ne le voit pas ou refuse de le voir, ne pensant qu’au présent. Un peu comme tous ces politiques qui continuent de promouvoir la croissance, peut-être ?

 

Évidemment, je ne suis pas dans la tête de C. Nolan. Peut-être même est-il carrément du côté du protagoniste, considérant que c’est légitime de vouloir sauver le présent, et tant pis pour le futur. Je ne sais pas. Mais cependant, je trouve que tout s’agence trop bien en considérant ce message écologiste comme le cœur de l’oeuvre. Et cela répond aussi à certaines critiques que j’ai pu entendre sur ce film.

 

J’ai pu lire des « L’écriture des personnages est d’une faiblesse incroyable, le protagoniste n’a même pas de nom ! »  

À mon sens, c’est pour permettre la réplique de Priya. « Nous sommes tous les protagonistes ». Nous, l’humanité actuelle, agissons tous comme le fait le protagoniste. Donner un nom à un personnage, il n’y a rien de plus facile. Ne pas lui donner de nom, cela sert forcément un objectif du film.

 

J’ai aussi pu lire des « Le protagoniste est trop froid, manque d’humanité… »  

C’est peut-être simplement la vision du film sur le monde actuel. Ou peut-être qu’on veut nous présenter les choses de la manière la plus neutre et froide possible. Pour qu’on juge le Protagoniste purement sur ses actes, et pas sur notre attachement émotionnel à celui-ci ?

 

Et enfin, j’ai pu entendre des « Le personnage de Sator est nul, avec des motivations tellement peu crédibles »  

Mais à mon sens, il ne faut pas s’arrêter au « si je meurs, le monde meurt avec moi ». Il me semble que c’est ce que conclut l’équipe du protagoniste, mais ce n’est pas Sator qui dit ça lui-même. En inversant le temps, il pense sauver des milliards de vies potentielles dans le futur. C’est un salopard qui honore cependant un arrangement avec des gens du futurs, qui eux, œuvrent pour de bonnes raisons. S’il avait réussi, les gens du futurs l’auraient vu comme le gros connard qui a cependant sauvé le monde. Je ne trouve pas ça si nul que ça, comme personnage.

 

Après, je ne prétends pas que le film est parfait et n’a que des qualités. Je le trouve assez confus notamment dans ses scènes d’actions, par exemple. Mais en tout cas, en terme de message, je le trouve particulièrement intéressant. Et il y a deux points qui viennent encore sublimer le tout.

 

Le premier est extérieur au film, et concerne le dilemme du tramway en lui-même. Si on parle de dilemme, c’est qu’il y une autre façon de voir les choses. Plutôt que d’être dans un train qui s’apprête à tuer deux personnes, considérons que vous êtes un chirurgien qui a deux patients sur le point de mourir. Une greffe d’organe peut les sauver, mais pour ça vous devez sacrifier la vie d’un donneur universel en parfaite santé. Êtes-vous prêts à tuer une personne pour sauver les 2 autres ?

 

La plupart des gens répondront que non. Ainsi, le dilemme du tramway est bien un dilemme, et sa réponse n’est pas forcément si évidente. Même si je ne peux pas m’empêcher de penser que dans le cas de Tenet, le Protagoniste n’a pas pris la décision la plus morale.

 

Le second point concerne la scientifique du futur qui a inventé l’algorithme. Il est dit que, ne voulant pas qu’on se serve de l’algorithme, elle l’aurait envoyé dans le passé pour qu’il ne soit pas activé.

 

Mais… Et si… Au fond, ce n’est pas qu’elle ne voulait pas qu’on se serve de l’algorithme ; mais plutôt qu’elle considérait que la décision de s’en servir ou non ne revenait pas aux gens du futurs. Ce sont les gens du passé qui devraient décider. Ce n’est pas au chirurgien ou aux deux patients à l’agonie de prendre la décision, c’est au donneur universel. Ce n’est pas au conducteur du train ou aux deux personnes qui vont se faire écraser de prendre la décision, c’est à celle qui se trouve sur l’autre voie.

 

Et tout de suite, le film est beaucoup moins moralisateur. En théorie, on sait tous ce qu’on devrait faire. En pratique, on n’y arrive pas. On n’est pas assez fort pour se sacrifier pour le futur. Comme le protagoniste. Peut-être, aussi, embués par des considérations comme « c’est le futur, c’est conditionnel, rien ne garantit que notre sacrifice suffirait ». Et tant qu’on ne dépassera pas ce « clivage » entre présent et futur, tant qu’on n’arrivera pas à dépasser ce schéma de pensée ; le futur sera condamné.

 

Je vois ce film comme un cri arrêté, une larme, un aveu. Il y a un problème, mais nous sommes incapables de le résoudre. Incapable d’agir autrement que comme le protagoniste.

 

Est-ce que c’est vraiment ce que C. Nolan a voulu dire avec ce film ? Je ne le saurai probablement jamais. Mais rien que par le fait que ce film permette ce genre de réflexions, je l’apprécie grandement. Et ça en fait un film qui valait le coût.