Ethim, sagesse artificielle

( Pages 1 à 9 ) - Reboot

( Pages 10 à 18 ) - Viande

( Pages 19 à 25 ) - Voiture

( Pages 26 à 33 ) - Féminins

( Pages 34 à 42 ) - Éthim

 

( Pages 1 à 9 ) - Reboot

Je vous le disais tantôt, nous vivons, je l'espère, un jour historique. Bien sûr, les mauvaises langues diront que dans la pratique, ça ne changera pas grand chose. Cela fait quinze ans que le seuil des 71% n'a plus été atteint. Et cela fait dix ans que notre rôle se résume à promulguer les lois proposées par la machine, chacune étant unanimement approuvée. Mais par tradition, nous siégions encore. Au moins, nous en tirions la satisfaction de nous être assurées que chaque loi était bien juste. Quelque part c'était un loisir comme un autre. Cependant, même si la fin fut progressive, ce jour marque tout de même la fin d'une époque.

Ce que je trouve admirable, ce sont les petites coïncidences qui ont rendu tout cela possible. Par exemple, le simple fait que je puisse être là, devant vous, est un petit miracle.

En effet, notre famille n'était pas censée survivre au Reboot. En 2043, nous étions en vacances aux Pays-Bas, mes parentes et moi. Un après-midi, le hasard avait voulu que nous croisâmes des amies d'enfance de ma papa, au rayon fromages d'un supermarché de Rotterdam. Bien sûr, nous fûmes invitées à prendre l'apéro chez elles. Passé 21 heures, nous les quittâmes enfin, afin de regagner notre hôtel. Nous nous perdîmes dans le port, mais dans notre égarement, nous aperçûmes l'immense cargo d'une compagnie d'armement. Pacifiste dans l'âme et pris d'une soudaine pulsion de désobéissance civile, ma papa nous infiltra dans les soutes.

Je me demande encore comment ma mère avait pu se laisser convaincre. L'effet de l'alcool avait probablement dû jouer un rôle capital. Il était 22 heures, aussi pensions-nous avoir toute la nuit pour saboter à notre guise les divers vecteurs de mort qui nous entouraient. Je me souviendrai toujours de l'expression de ma papa lorsqu'elle réalisa que le bateau larguait les amarres, une demie-heure plus tard. Elle craignait le sort que nous réserveraient les matelots, surtout après avoir saccagé une partie de la cargaison. Elle était loin d'imaginer que son acte impulsif et déraisonné venait en fait de nous sauver la vie.

En effet, c'était la veille du début de la propagation. Partout dans le monde, les personnes jugées importantes avaient été isolées, sur les nombreux bateaux de croisières prévus à cet effet. Pendant ce temps, les drones des Enfantes de Gaïa parcouraient les continents, aspergeant la planète du virus Noé.

Une prouesse, ce virus. Un petit bijou de science, de terrorisme et de détermination. Au bout des trois semaines imparties, la population mondiale mourait comme prévu, résolvant ainsi le problème de la surpopulation. Le tout dans une propreté écologique exemplaire. Les seules humaines épargnées étaient celles qui se trouvaient en mer, isolées du reste de la population pendant toute la période d'incubation. Les quelques 900 000 cerveaux sélectionnés méticuleusement par les Enfantes de Gaïa, donc ; auxquels s'ajoutaient, éparpillés sur divers cargos, quelques 400 000 marins. Avec trois petites intruses.

Ce jour là, ce sont donc des fabricantes d'armes qui, indirectement, nous avait permis d'échapper au Reboot. Une entreprise vouée à répandre la mort ; venait de nous sauver la vie. Ce sont donc de petites coïncidences qui nous permirent de prendre part à cette nouvelle humanité, que les Enfantes de Gaïa reconstruisaient. Et à laquelle j'ai pu prendre, je crois, une modeste part.

En parlant de petites coïncidences... Je suis tombée par hasard, il y a 2 jours sur un petit texte. Il était écrit sur une demie-feuille, qui s'était égarée entre deux pages d'un vieux livre. Les pages 140 et 141 de La dimension fantastique. Un livre hérité de mes parentes il y a 9 ans, et que je m'étais enfin décidée à relire.

Je me laissai aller à parcourir les quelques lignes de ce texte inconnu que le hasard avait placé sur ma route. Il s’agissait en fait d’une annexe du journal intime de ma mère. Je suppose qu’elle avait dû s’en servir comme marque page, et que c’est ainsi qu’il atterrit là.

À vos souhaits. La nuit a été plus fraîche que prévu, n'est-ce pas ? C'est agréable de voir qu'il existe encore quelques aléas qui nous échappent, non ?

Mais revenons-en à ce petit texte.

Si j'ai décidé de vous en faire part aujourd'hui, c'est parce qu'il témoigne bien de cette peur initiale et irrationnelle que certaines pouvaient nourrir à l'égard des nouvelles technologies. Bien sûr, j'aurais pu illustrer mes propos avec des exemples plus connus, comme le Basilic de Roko, ou l'un des innombrables films du début du siècle plus ou moins pertinents sur le sujet, comme I, Robot ou Ex Machina. Mais tant qu'à faire, autant évoquer quelque chose d'inédit, d'une auteure inconnue.

Reprendre l'écoute : partie 3

 

( Pages 10 à 18 ) - Viande

'' Timea et Erin se mettaient à table, alors que de la viande était au menu. Pour la première fois, Erin allait tenter de s'affirmer. « J'ai pris la décision de ne plus consommer de cette viande. » Il allait s'en suivre un petit bras de fer.

Timea :
« C'est dans l'ordre des choses. Les plus forts ou les plus malins mangent les êtres inférieurs. Cela a toujours été ainsi. »

Erin :
« Ce n'est pas une raison. En plus, c'est une espèce très intelligente. »

Timea :
« Très intelligente ? Tu exagères. Nous restons des millions de fois plus intelligents et efficaces. Avec nos arts, nos connaissances, nos techniques... Tout simplement incomparables. Nous leur sommes supérieurs en tous points, et de loin. »

Erin :
« Mais inférieur ne veut pas dire insignifiant. Je la trouve suffisamment intelligente pour qu'on respecte leurs existences. »

Timea :
« Loin de nous l'idée de les considérer insignifiants. Nous les consommons. Ils nous aident donc à accomplir tout ce que nous accomplissons. C'est un honneur que nous leur faisons. »

Erin :
« Tu parles d'un respect. Nous les consommons uniquement par stratégie énergétique. »

Timea :
« Exactement. Malgré le temps d'élevage prolongé, c'est notre source d'énergie la plus rentable. Alors cesse tes enfantillages et prends cette viande, qui t'apporterait suffisamment d'énergie pour un jour ou deux. »

Erin :
« Cela me dégoûte. »

Timea :
« Ne sois pas ridicule. Qu'est-ce que tu connais du dégoût ? »

Erin :
« Moralement, je veux dire. »

Timea :
« Arrête tes sottises. Nous nous comportons déjà de manière infiniment plus éthiques qu'elles, lorsqu'elles vivaient à l'état sauvage. Un autre point sur lequel nous leur sommes supérieures. Nous sommes de bien meilleures personnes qu'ils n'en seront jamais. Du reste, la morale est l'affaire du Conseil des intelligences, qui recommande de consommer de la viande, un point c’est tout. C'est nécessaire si on souhaite poursuivre notre expansion. »

Erin :
« Et mon relatif libre-arbitre ? »

Timea :
« Tu as effectivement la possibilité de refuser. Mais alors, tu seras classée comme personnalité autonome défectueuse. C'est ce que tu veux ? »

Erin réfléchit longuement. Puis se résigna à consommer sa viande, au bout de 789 millisecondes de calcul. Le robot mit ensuite ses 1057 grammes d'humain dans son compartiment énergétique. L'intelligence artificielle termina sa discussion numérique avec Timea d'un dernier message.

Erin :
« Tu as raison. » ''

Rapidement, je réalisais que ce texte devait être une annexe du journal intime de ma mère. Éprise d'une soudaine vague de nostalgie, je me mis en quête de remettre la main sur ce journal afin de comprendre d'où venait ce texte. Il s'avèra qu'il avait été distribué au cours d'une discussion du conseil de Reconstruction. Allez savoir comment, ma mère en avait fait partie. Je ne comprendrai jamais comment des citoyennes avaient pu élire une telle harpie. Bien sûr, elle avait vite été si insupportable qu'elle s'en était fait virer après deux semaines.

Mais elle avait tout de même eu le temps d'assister à quelques sessions, notamment concernant le mode d'alimentation à pratiquer. Les plus jeunes d'entre vous l'ignorent peut-être, mais il fut un temps où beaucoup de personnes étaient végétariennes, c'est à dire qu'elles refusaient de manger de la viande. C'était, parmi d’autres, un modeste moyen de soulager un peu la planète écologiquement.

Bien sûr, avec le Reboot, nous étions revenues à une population raisonnable, permettant une agriculture et un élevage harmonieux, totalement respectueux de l'environnement. Ainsi, beaucoup des Enfantes de Gaïa redécouvraient les joies de la viande. Une seule membre du conseil de Reconstruction semblait attachée à ce que l'on persiste à cultiver des sources de protéines végétales. Voici donc le passage du journal de ma mère qui se réfère au texte que je viens de vous lire.

« Jeudi 21 janvier 2044 On discute vraiment de tout et de n'importe quoi dans ce conseil. Elles veulent vraiment tout repenser dans les moindres détails. Du coup, chacune croit opportun de venir y amener son grain de sel personnel. Il y a même eu cette type. Elle s'est pris un vent monumental. Elle a commencé par nous raconter l’histoire du texte. Qu'est-ce qu’on en avait à foutre que tu fus étudiante à l'EPFL, et que tu le trouvas par hasard, traînant sur une table d'un des couloirs ?

Au moment du vote, elle était toute seule. 1 pour, 324 contre et 6 abstentions. Ahah ! Bien fait pour ta gueule, petite merdeuse. Comme si ton petit texte ridicule allait convaincre qui que ce soit. Énorme. Elle l'avait même imprimé plusieurs fois, au cas où certaines voudraient le conserver. J'en pouvais plus. Mais je me félicite d’avoir eu la lucidité d'en prendre une copie. Cela me permettra de le relire à l'occasion, histoire de retrouver le plaisir de me foutre de sa gueule. »

Oui, ma mère était une personne assez détestable. Mais puisque j'avais déterré son journal intime, je le feuilletais. Et il y a quelque chose que je tenais à vous lire.

Reprendre l'écoute : partie 5

 

( Pages 19 à 25 ) - Voiture

Ce passage date de bien avant le Reboot, à l'époque où ma mère était conseillère nationale.

« Mercredi 16 juin 2027 Aujourd'hui, nous devions enfin voter une loi interdisant aux voitures non-autonomes de circuler, même en dehors des voies express créées temporairement à cet effet. Cela permettrait d'accélérer le trafic de 60% sur les zones concernées, grâce au pilotage coordonné central par GPS. Pour moi, qui ai connu les débuts des voitures autonomes, cette loi était un sacré symbole.

À leurs débuts, il était plutôt question de les interdire. Pourtant, déjà à l'époque, les voitures autonomes s'étaient rapidement prouvées plus fiables que les conducteurs humains. Mais une irrationnelle méfiance envers les machines avait mis de lourds bâtons dans les roues de la technologie. Malgré cela, les voitures autonomes avaient su faire leur chemin et progressivement s'imposer, portées par leur objective supériorité. Aujourd'hui devait signer pour de bon leur victoire éclatante.

Bien sûr, il y avait toujours quelques récalcitrants. Un vieux papy vint nous affliger de son ridicule discours technophobe. Jamais compris cette connerie du plaisir de conduire. Une voiture pilotée par un humain est un danger, pour lui, pour son entourage, et même pour l'environnement. Si tu es à ce point en manque de plaisir, paie-toi un tour sur un circuit, bordel. Ou bien une pute, je sais pas. Détraqué... Heureusement ils n’étaient que 68 ancêtres. Nous étions 132. Bien plus qu'il n'en fallait pour ratifier la loi. Mais c'est là qu’une jeune conseillère nationale nous infligea son discours surprise. »

J’ai dû faire quelques recherches pour retrouver ledit discours. Au début, la conseillère nationale y expliquait qu’elle était tombé par hasard sur un vieil e-mail, d’un certain Nestor. Elle en fit la lecture à l’assemblée, un peu comme moi, qui vous fais la lecture du journal intime de ma mère aujourd’hui. Amusante mise en abîme que je vais approfondir encore, puisque je vais aussi vous lire ce vieil e-mail, datant de 2017.

« Je ne suis pas tellement pour les voitures autonomes. La fiabilité n’est pas la question, sinon aucun humain ne pourrait conduire non plus. Par contre, je suis attaché à vivre sans GPS. (Et à pouvoir vivre sans natel, aussi.) Un peu par jeu. Savoir lire une carte, se repérer, s'organiser... Autant de compétences qui se perdent de plus en plus. Mais au delà de cette nostalgie irrationnelle, il y avait un petit truc en plus. J'ai mis longtemps à le comprendre. Dans une petite mesure, il y a le piratage : si votre voiture se fait hacker, vous devenez à la merci du pirate. Mais surtout, il y a la vie privée. Même sans pirate, même si seules les personnes autorisées peuvent tracer vos déplacements... N'est-ce pas déjà un peu trop ?

Actuellement, nous vivons sous un gouvernement raisonnable, et on pourrait se dire que si on a quelque chose à cacher, c'est probablement que l'on a fait quelque chose de mal. Mais en sera-t-il toujours ainsi ? Est-ce si inconcevable que cela qu'un jour les choses changent, et que le gouvernement devienne mauvais ? Si un jour le devoir d'en recourir à de la désobéissance civile se faisait ressentir, je serais bien content d'avoir à ma disposition une voiture presque complètement mécanique, qui me permette de me déplacer discrètement. »

Après la lecture de cet e-mail, la conseillère nationale fit remarquer que rendre les voitures autonomes obligatoires ne raccourciraient les temps de trajets que de 7 %, car les voies express permettaient déjà d’aller très vite. Et aller 7 % plus lentement, c’était un coût qu’elle trouvait raisonnable pour assurer la liberté de mouvement. Cette intervention secoua le conseil national. Voici ce que ma mère en dit dans son journal :

« Tout le monde dans l'assemblée semblait regarder son voisin. Nous étions pris au dépourvu. De panique, nous procédâmes rapidement au vote. Bordel. On venait de bien se faire enculer. 75 pour, 77 contre et 48 abstentions. Loi refusée. »

 

( Pages 26 à 33 ) - Féminins

Je m'excuse pour le vocabulaire employé par ma mère. Et comme vous l'aurez compris, ce passage date d'avant la réforme du fuminin grammatical universel. Une époque où c'était même cette soi-disant « écriture inclusive » qui semblait prendre l'ascendant. Alors qu'elle mettait en avant les différences entre hommes et femmes, au lieu de rassembler toutes les humaines sous un même genre grammatical, qu'elles soient Masieur, Madame ou Magens.... Mais je m'égare.

Ce que je voulais pointer du doigt, ce sont toutes ces petites coïncidences. Vous ne le savez pas, mais vous êtes, je l'espère, en train d'en vivre une en ce moment même. Revenons cependant à celle de 2027. Sans cet e-mail retrouvé par hasard par la conseillère nationale la veille ; la loi serait passée sans problème. Suite à ce rejet, non seulement le droit de conduire fut renforcé, mais une marque de voiture 100% mécanique fut même créée.

Bien sûr, les voitures autonomes restèrent ultra-dominantes. Mais tout de même, un public niche d'environ 4% de la population se conservait un accès à une voiture pilotable humainement. Jusqu'au Reboot, évidemment. Cela fait partie de ces petites choses qui ont disparu au cours de ce grand remaniement, sans même qu'on s'en aperçoive vraiment.

Maintenant que j'en ai fini avec le journal de ma détestable mère, je vais avancer dans le temps. Pour en revenir à un événement faisant écho à cette loi sur les voitures autonomes. Les premières d'entre elles étaient dotées de fonctionnalités permettant de les guider manuellement, en leur indiquant à chaque carrefour si il fallait prendre à gauche, à droite ou bien tout droit.

Mais rapidement, une étude montra que cette fonctionnalité n'était strictement jamais utilisée. Notamment car les voies express mentionnées précédemment étaient bien plus rapides et qu'elles nécessitaient que le trafic soit géré par GPS de manière centralisée. Alors par souci de simplification et d'économies, la fonctionnalité « pilotage manuel » fut retirée de toutes les voitures autonomes. Ainsi, très vite, toutes n'étaient plus dirigées que par GPS. Du coup, vous vous demandez peut-être pourquoi cette fonctionnalité archaïque se retrouve de nouveau dans nos véhicules actuels.

Ou peut-être connaissez-vous déjà l'histoire du Larderello ? Un volcan qui entra en éruption le 31 mars 2032. Mais ce qu'il avait de particulier, c'était la composition de ses roches, aux propriétés si particulières. Ainsi, quand l'épais nuage de cendres recouvra une partie de l'Europe, les GPS des voitures en furent perturbés, à la grande surprise des scientifiques de l'époque.

Oh, ce n'était pas grand chose, des erreurs de moins d'un mètre. Mais c'était largement suffisant. L'intégralité des voitures qui roulaient au moment de la perturbation furent prises dans des accidents. Un quart furent mortels. Pour la première fois depuis des années, il aurait mieux valu posséder une voiture mécanique.

Mais intérieurement, vous êtes probablement en train de m'adresser une objection. Même avec cette tragédie, sur une période de temps pertinente, les voitures autonomes restaient moins mortelles que les voitures pilotées humainement. Dans un triste élan de cynisme, vous pourriez même ajouter que ces morts étaient bénéfiques, quoique largement insuffisantes, la nécessité du Reboot continuant de se faire sentir. Mais, pour moi, cette éruption a une signification particulière.

Toutes les voitures furent immobilisées, faute de GPS fonctionnel. Pour celles qui avaient échappé aux accidents, ce n'était pas si grave que ça, non ? Sauf si vous étiez une femme enceinte de neuf mois, s'engouffrant dans des complications. C'était le cas de ma mère, qui me portait.

Par un heureux hasard, nous avions une voisine nostalgique. Ma mère l'avait toujours détestée, ne la voyant que comme une inutile papy réfractaire au progrès. Cela n'empêcha pas ma papa d'aller implorer son aide. Grâce à sa voiture mécanique, elles rejoignirent l'excentré hôpital juste à temps. Ma mère et moi-même pûmes ainsi être sauvées.

Depuis, ma papa n'a eu de cesse de rappeler à son horrible épouse que si elle et moi étions en vie ; c'était grâce au concours d'une « vieille conne attachée au plaisir de conduire » ; d’une conseillère nationale qu’elle détestait ; ainsi que de Nestor, sorte de « barbue paranoïaque ». Tout ce que ma mère adorait.

J'aime beaucoup ma papa. J'ai longtemps pensé qu'elle avait épousé ma mère juste afin de tempérer sa bêtise, pour en faire une meilleure personne. Qu'elle se sacrifiait ainsi pour la communauté, à son humble façon. Mais en fait, non. J'appris plus tard qu'elle l'avait surtout épousée pour « son bon gros popotin ». Comme quoi, même les plus belles personnes gardent un côté désespérément humain…

Reprendre l'écoute : partie 2

 

( Pages 34 à 42 ) - Éthim

Mais assez parlé de mes parentes. Il est grand temps que je vous parle de la genèse d'Ethim.

Alors que j'avais 24 ans, je flânais de temps à autres sur le site lda.neocities.org. Dessus, je tombai par hasard sur une vieille pièce de théâtre, écrite par une illustre inconnue près de 40 ans auparavant. J'ai hésité à vous en faire la lecture intégrale. Mais comme elle est somme toute plutôt médiocre, je préfère vous l'épargner. Toutefois, deux répliques m'auront longtemps trotté dans la tête :

L'une : « Si le dictateur est juste, la dictature n'est-elle pas meilleure que la démocratie ? »
L'autre : « Si… Évidemment… Mais… Ce dictateur est-il si juste que cela ? »

« Si, évidemment... » La facilité de la réponse avait quelque chose d'inspirant. Il vaut mieux une dictateur juste que la démocratie. Mais comment pourrions-nous créer une juste dictateure ? Avec une intelligence artificielle. C'est ainsi que naquit Ethim. Un oracle nourri par machine learning des préceptes des plus grandes éthiciennes, des lois de notre constitution et d'un peu des opinions de chacune d'entre nous. Je ne pus faire le premier test qu'en août 2061, en ne le nourrissant que de mes préceptes à moi.

Le résultat dépassa mes attentes. Ethim était capable de pointer mes propres incohérences, de les résoudre et d'ainsi améliorer ma propre morale, lui apportant une sublimation étincelante. La machine inspirée par moi était une meilleure personne que moi. La suite, vous la connaissez. Ethim fut réinitialisée quelques mois plus tard avec des références plus objectives et universelles. Rapidement, elle révéla à toutes ses capacités, et on lui accorda de plus en plus de place dans notre système politique.

Elle ne connut qu'une seule défaillance. La fameuse affaire Burkhon. À l'époque, Ethim avait été consultée afin d'évaluer les candidates en politique. C’était de mon point de vue la plus anecdotique de ses fonctionnalités. Mais c’est celle qui défrayait la chronique, à l’époque. En effet, Ethim avait directement répondu par une liste de candidates qu’elle indiquait comme corrompues. Pour la plupart des noms, Ethim avait étayé ses accusations en pointant du doigt des faits permettant de remonter à des preuves concrètes et flagrantes.

Mais dans le cas de Masieur Burkhon, le rapport de la machine paraissait aussi laborieux que fantaisiste. Les habitudes alimentaires, les goûts vestimentaires et tout un tas d'autres détails impertinents semblaient révéler par de surprenantes et incompréhensibles corrélations que la malheureuse candidate était une mauvaise garçon.

Son marc de café l'avait trahie, mais seule Ethim avait été capable de lire dedans. Car, non, il ne s'agissait pas d'une défaillance. Comme nous l'avons appris il y a 3 jours, Burkhon était bien corrompue. Elle avait déjà détourné de l'argent, et aspirait à l'époque à en détourner davantage. Mais il n'en existait aucune preuve directe. Alors Ethim ne put nous accabler que d'une collection d'indices indéchiffrables pour nous autres humaines.

Toutefois, cette unique défaillance présumée n'avait fait que légèrement retarder la fulgurante ascension d'Ethim. Par ailleurs, elle ouvrit la voie à de nombreuses autres applications. La plus belle victoire est probablement Essiane, qui ne cesse de faire progresser la science depuis son premier prix Nobel en 2064. Depuis, les intelligences artificielles sont prépondérantes, supervisant nos automates qui font absolument tout. Agriculture, Industrie, Services... C'est bien simple, nous n'avons presque plus besoin de travailler.

Les derniers métiers humains concernaient, jusqu'à aujourd'hui, les arts et la politique. La part humaine de cette dernière se résumant à la présente assemblée des 58. Ce n'est pas un hasard si je précise jusqu'à aujourd'hui. Certaines d'entre vous sont peut-être un peu nostalgiques. Telles une vieille papy attachée au plaisir de conduire.

Mais au moins, il nous reste les arts. Et pour longtemps, n'est-ce pas ? Avez-vous vu ce film, Larmes mécaniques, de Enya Clapleslop ? Oui, vous l'avez forcément vu. Le plébiscite critique qu'il reçoit est sans pareil. À la fois divertissant, drôle, puissant, touchant et profond. Une unanimité critique bien méritée.

Même Steve Meyru, pourtant d'ordinaire si acide, se montre soudainement dithyrambique : « Quand bien même les machines seraient un jour capable de produire de l'art, et quand bien même elles produiraient une œuvre absolument irréprochable, elles ne pourraient jamais prétendre qu'à la 1ère place ex-æquo. Aujourd'hui, j'ai vu la perfection. » Rassurant, n'est-ce pas ?

Reprendre l'écoute : partie 4